Petite Histoire de la Fève
et de la Fête des Rois

Extrait de «La collection de Fèves» Par Huguette BOTELLA et Monique JOANNES, Édition AZ GRAPHIC

Image des fèves

La fève légumineuse

La fève est cultivée et consommée couramment, depuis les temps préhistoriques. Elle fertilise le sol ou elle a été semée comme de l’engrais. Sa forme étrange qui évoque l’embryon, le fœtus, lui confère un rôle important dans de nombreux rites antiques.

Chez les anciens Égyptiens, le «champ de fèves» est le lieu où les morts attendent leur réincarnation. Les fèves symbolisent le fœtus; elles sont le premier don de la terre au printemps, des morts aux vivants. Elles contiennent les âmes des morts. C’est pour cette raison que Pytagore et les orphiques, dont la doctrine est dominée par la préoccupation de la vie future, en interdisent la consommation. Pytagore se laissera tuer par ses ennemis plutôt que de traverser un champ de fèves.

Différents usages lui accordent une place de choix: dans les pratiques de divination ou dans les repas funèbres célébrés à Rome lors du culte des morts. La Bouillie de fèves est pourtant réputée de digestion difficiles et provoquant des songes illusoires alors que le parfum des fleurs de fèves possède la propriété de troubler le cerveau.

Liées à la fécondité de la terre, les fèves sont d’une manière générale considérées comme le symbole des bienfaits et de la prospérité des morts. Au Moyen-Age, c’est essentiellement le symbole de la vie qui subsiste, ce qui explique la place qu’elles occupent dans les cérémonies liées aux mariages et aux labours. La fonction alimentaire est importante; la soupe de fèves fait partie intégrante du monde paysan.

S’inspirant des grecs qui votaient à l’aide d’une fève blanche ou noire indiquant l’acquittement ou la condamnation, elles servent de jetons de vote. Le musée de Kampen (Pays-Bas), possède une boîte en argent aux armes de la ville, datant du XVIIe siècle; elle renferme des haricots en argent et argent doré, une vingtaine, qui servaient à l’élection des échevins municipaux.

La Période Romaine

Lélection d’un roi éphémère, au solstice d’hiver, à l’origine de la phase ascendante qui voit le renouveau de la vie et de la nature est, selon les historiens, une résurgence des Saturnales: ces réjouissances populaires étaient célébrées à Rome en l’honneur du Dieu Janus. Lors des banquets demeurés fameux, un jeu désignait le roi du festin qui pouvait être un esclave. Maîtres et esclaves échangeaient leurs rôles respectifs ainsi que leurs vêtements. Le «monarque» donnait des ordres fantaisistes et se faisait servir par les maîtres. Dans les garnisons, un roi choisi par les soldats parmi les condamnés à mort est déguisé et prend part aux débauches collectives avant d’être décapité. C’est la «liberté de décembre«; pendant 7 jours, toutes les licences sont permises. On s’offre des cadeaux de prix parmi les gens aisés. Les chandelles de cire, symbole de la lumière retrouvée sont le plus courant. Ces temps de grand désordre, où les gens sérieux fuyaient à la campagne, manifestaient en fait une volonté de revivre l’âge d’or de l’abondance, de la justice, où tous les hommes étaient égaux sous le règne du Dieu Saturne, venu enseigner l’art de l’agriculture aux Italiens.

Image de César

Vers la fin du IVe siècle, Les Saturnales sont interdites. Seule la fête du Nouvel An est autorisée dans le monde chrétien. Les mêmes expressions festives se font jour: banquet, échange de cadeaux, égalité entre maîtres et esclaves, mascarades etc…

L’Église doit à présent s’imposer; elle instaure des fêtes en vue et place des célébrations païennes. Elle célèbre la naissance de Jésus-Christ le 25 Décembre, date à laquelle on fêtait la renaissance du soleil ou culte de Mithra, après le solstice d’hiver. Jusque-là, il n’y avait pas de date fixe pour l’Épiphanie(du grec épi: sur, phanéïa: révélation), se confondait avec elle.

Le 6 Janvier, date à laquelle les Égyptiens commémoraient la résurrection d’Osiris, elle place l’adoration des mages où selon l’Évangile de Saint-Matthieu, les mages viennent d’Orient adorer l’enfant Jésus et lui offrir en présent, l’or, l’encens, la myrrhe.

La tradition a fait des mages trois rois d’Arabie nommés Melchior, Gaspard et Balthazar.

Actuellement, l’Épiphanie est reportée au premier dimanche situé entre le 2 et le 8 Janvier.

Au Moyen-Age

Au Moyen-Age la fête des fous, en Décembre, se manifeste par un défoulement collectif, qui permet, une fois la fête terminée, d’accepter les contraintes imposées par les autorités ecclésiastiques. Elle présente des analogies certaines avec les Saturnales, si ce n’est dans l’esprit du moins dans la forme.

Image d'une famille à table

Dans les églises, un pape, un évêque, ou roi des fous officie. Assis sur un trône, une palme à la main, il prononce des sermons burlesques. Les cérémonies du culte sont tournées en dérision. Les jeunes clercs se livrent à maints excès.

Une fois l’an, les chanoines de Besançon vont élire leur maître de chapitre à l’aide d’une pièce de monnaie cachée dans un pain. Les différentes corporations se choisissent également un roi.

Le peuple copia ce qu’il voyait dans les églises. Le pain devint gâteau; une fève, symbole de vie, possédant déjà par ailleurs une fonction électorale, remplace dans les milieux modestes la pièce de monnaie. Robert, Évêque d’Amiens, nous décrit le gâteau comme une «pratique constante», composé d’une pâte «feuillé», de beurre et d’œufs frais, dans une charte datée de 1311.

C’est durant le XVe siècle que se répand la coutume du gâteau traditionnel.

Image de la royauté

La royauté

Un différent opposera boulangers et pâtissiers quant à la fabrication du gâteau symbolique. Les pâtissiers ayant obtenu gain de cause, les boulangers inventent autre chose: ce sera la fameuse «galette», qui sera offerte et non vendue. Les pâtissiers eurent recours à la justice pour faire interdire un tel abus. Cette pratique persista tout de même jusqu’en 1914. La porteuse de pain livrait la galette à la clientèle, ce qui lui permettait de recevoir ses étrennes, forme renouvelée de la «part de Dieu».

A la cour des rois de France, les «Rois» font partie des usages. Ils se rendent à l’«offrande» en grand cortège chargés de l’or, de l’encens, de la myrrhe.

L’histoire relate que Louis III, Duc de Bourbon (mort en 1419), choisit pour roi l’enfant le plus pauvre de la ville, qui fût ainsi doté. Héroard, médecin du futur Louis XIII, notait dans son journal, à propos du dauphin alors âgé de 6 ans: «Fût roi pour la première fois. On criait: le Roi boît. On laisse la part à Dieu; celui qui la trouve donne une aumône».

François 1er, Henri III tiraient les rois.

Le 5 Janvier 1650, Anne D’Autriche, après le partage du gâteau, préparait sa fuite avec le dauphin. Le lendemain, Paris apprenait «qu’elle n’avait plus en ses murs d’autres rois que ceux de la fève». Dangeau, St-Simon, Mme de Motteville, évoquent cette fête.

De grands peintres hollandais et flamands, tels Jordaens, Tenier, Von Tilburgh, Jan Steen, ont immortalisé les réjouissances populaires du «Roi-Boît». A Versailles, l’hypocrisie régnait et les artistes préféraient s’abstenir. Le «Gâteau des Rois» de Greuze est une scène familiale sans aucun des caractères bachiques des précédents.

En 1664, Jean Deslyons, docteur en Sorbonne, doyen et théologal de la cathédrale de Senlis, par un «Discours ecclésiastique sur le paganisme du «Roi-Boît», s’élève contre des coutumes par trop empreintes des vieux mythes. Il fustige «le roi faquin du royaume du vin et de la débauche» élu par «les conspirateurs du ventre». Nicolas Barthélémy, avocat au parlement, lui répond cette même année 1664 «Ce n’est pas Phoebé Domine qu’il faille prononcer (soleil-roi), mais Fabae Domine: La fève à Dieu, dans son Apologie du Banquet sanctifié de la veille des rois».

Sous la Convention, la fête des rois faillit être interdite. Elle prit le nom de Fête des Sans-Culottes, et le gâteau fût rebaptisé «gâteau de l’Égalité». Le maire de Paris, dans un arrêté du 4 nivôse an III, dénonçait: «les pâtissiers qui se permettent de fabriquer et de vendre encore des gâteaux des rois. Considérant que de tels pâtissiers ne sauraient avoir que des intentions liberticides, considérant que même plusieurs particuliers en ont commandé, sans doute dans l’intention de conserver l’usage superstitieux de la fête des ci-devant rois … (il faudra) … découvrir et suspendre les pâtissiers délinquants et les orgies dans lesquelles on oserait fêter les ombres des tyrans».

Les boulangers se pliaient-ils simplement aux exigences du commerce, ou bien désiraient-ils faite état de leurs opinions?

Dans le même ordre d’idées, au début du XXe siècle, lors de la séparation de l’Église et de l’État, il existait des sujets en biscuit représentant des fleurs de lis et des croix fleurdelisées, destinés à servir de pochoir sur des gâteaux. Apposés sur la pâtisserie qui est saupoudrée de sucre glace, ils laissent apparaître le dessin subversif. Ces gâteaux faisaient l’objet de commandes spéciales des monarchistes et cléricaux.

Le gâteau des Rois sera fabriqué malgré les pires vicissitudes. Lors du siège de Paris, on pouvait lire: «Malgré les difficultés du moment, cet usage n’a pas été oublié. A défaut des gâteaux habituels, feuilletés aux amandes, les pâtissiers ont fabriqué une galette à la graisse, dont le seul mérite était de contenir une fève ou un haricot.»

De nombreux rites jalonnent le «cycle des 12 jours», période qui s’étend de Noël à l’Épiphanie.

Citons les tournées de quête qui jouaient un rôle complexe et auxquelles étaient destinée la «part à Dieu», part du pauvre.

La tournée de quête accompagnée de chansons, la veille ou le matin de l’Épiphanie, se nommait guillannée à Joigny, grilanlai à St-Florentin, guiyonnet à Pont-s/Yonne.

On trouvait encore cette coutume dans le Puy-de-Dôme vers 1940-1950.

En Suisse, où la tradition reprend vie, une partie des bénéfices réalisés par les boulangers est distribuée à des œuvres charitables.

A Aix-en-Provence, le cortège de la Belle-Étoile, composé de mages et autres masques, défilait pour la quête, précédé d’une étoile en papier d’argent piquée au bout d’une hampe, souvenir de l’étoile qui guida les mages jusqu’à Bethléem.

La nuit des Rois, nuit magique, dans de nombreuses provinces, les jeunes filles désireuses de trouver un mari invoquent les rois mages afin qu’en rêve, ils fassent apparaître le promis.

Pendant ce temps, toutes les nuits, de la Noël aux Rois, le vent porte dans les campagnes le bruit de galop des chevaux du roi Hérode et de ses cavaliers couverts de sang des Innocents.

On consultera avec profit le Manuel de Folklore français Contemporain de Van Gennep dont un tome, bien que laissé inachevé par la mort de l’auteur, est consacré au «cycle des 12 jours».

Dans le nord de la France, en Hollande et en Belgique, à partir du XVIe siècle, avec l’évolution de l’imprimerie, des planches imprimées, les «billets des Rois», sont vendues dans les rues, la veille de l’Épiphanie. Ces «billets», destinés à être découpés, représentent une cour de fantaisie, avec roi, fou, écuyer tranchant, ménestrier, verseur, etc… Tirés au sort lors de la fête, ils indiquent leur rôle à chacun des convives tenu d’entonner sa partie. Pratique qui persiste jusqu’au XXe siècle.

Les «couronnes des Rois», en plomb pour les plus anciennes, dont on peut voir au Musée de la Cluny des fragments retrouvés dans la Seine, sont un témoignage également intéressant, ainsi que les méréaux ou jetons de plomb ou de cuivre, monnaies de fantaisie frappées pour la fête des fous et qui permettaient de participer à des banquets ou des jeux.

Au début du XXe siècle

Mais voyons comment, encore au début du siècle, on «tirait les Rois»

Le père de famille découpe la galette en autant de partsque de convives sans oublier la part à Dieu ou de la Vierge destinée à un mendiant. Tout le monde doit en manger. Elle protège, en particulier les enfants, des sbires d’Hérode qui errent toute la nuit précédant la fête.

Un enfant, le plus jeune, caché sous la table, désigne la part de chacun.

- «Phaebé Domine pour qui?» demande le père, et l’enfant attribue les parts. S’agit-il d’une invocation au soleil, Phébus, ou de la formule «Seigneur de la Fève»? La question n’est toujours pas résolue.

La fève est tirée au cri de «Vive le Roi», et chaque fois que celui-ci porte sa coupe à ses lèvres, on s’écrie:«le Roi boît!»

Celui qui néglige ses devoirs a le visage et les mains noircis à la suie. Le Roi choisit sa Reine en jetant la fève dans le verre de l’heureuse élue. Dans certaines familles, on dissimulait un haricotet une fève dans le gâteau; l’un désignait la reine, l’autre le roi. Le Roi doit un cadeau à sa reine; il lui offre à boire et un autre gâteau la semaine suivante. Privilège onéreux qui aurait incité certains à avaler le légume.

Image des fèves

C’est ainsi qu’à la fin du XIXe siècle, avec l’industrialisation, la mode du bibelot et de la poupée, apparaît la fève en porcelaine moins digeste.

Ces petites miniatures étaient pourtant loin de faire l’unanimité. On lisait dans un article de «L’Illustration» du 9 Janvier 1904, évoquant la fête des Rois et agrémenté d’un dessin représentant un petit enfant:«il faut savoir gré à l’artiste d’avoir, en s’inspirant des charmantes figures d’enfants des maîtres italiens, idéalisé le vilain bonhomme de porcelaine, fâcheusement substitué depuis quelques années à la fève traditionnelle».

En Provence et en Espagne, on conservera l’usage de la fève dans le gâteau en y ajoutant un «sujet» en porcelaine. Celui qui trouve le sujet sera roi, celui à qui échoit la fève régalera la compagnie!



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